14 octobre 2023
J'ai longtemps hésité avant de mettre ces notes en ligne. Pendant six ans, j'ai tenu un carnet de chantier sur des cahiers Clairefontaine, un par année, avec les croquis, les devis collés au scotch et les engueulades avec le maçon. Ma femme m'a dit que ça pourrait servir à d'autres. Alors voilà. Je m'appelle Thomas Régnier, j'ai 47 ans, je suis dessinateur industriel à Vannes, et en mars 2017 nous avons acheté une longère en ruine à Saint-Gildas-de-Rhuys, dans le Morbihan. Je ne suis pas artisan. J'ai appris en me trompant, beaucoup.
On cherchait depuis presque deux ans. Une maison de ville à Vannes, d'abord, puis une fermette du côté de Sarzeau, qui nous a échappé pour 8 000 € parce qu'on a hésité un week-end de trop. La longère, on l'a vue un dimanche de février sous la pluie. Toiture à moitié effondrée, pas d'eau chaude, des ronces jusqu'aux fenêtres. L'agent immobilier s'excusait presque de nous la montrer. Nous, on a vu les murs. Soixante-dix centimètres de granit, un linteau en pierre de taille daté de 1843, une cheminée monumentale où je tenais debout. Le coup de cœur idiot, celui qu'on déconseille à tout le monde.
Une longère, pour ceux qui ne connaissent pas le mot, c'est une maison rurale bretonne tout en longueur, une seule pièce de profondeur, alignée sur le terrain pour se protéger du vent d'ouest. La nôtre fait 27 mètres de long sur 6 de large. Au sol, ça donne environ 95 m² habitables une fois l'étage aménagé. On l'a payée 118 000 €, frais de notaire compris, en avril 2017. Le prix bas s'expliquait tout seul : il y avait tout à faire.
La première règle qu'on m'a apprise, c'est qu'on attaque toujours par le haut. La toiture d'abord, sinon on rénove sous la pluie. J'ai fait appel à un couvreur de Surzur, l'entreprise Le Gallo, sur recommandation d'un voisin. Réfection complète en ardoise de schiste, 165 m² de couverture, charpente en partie remplacée. Devis signé en juin 2017, chantier en septembre. C'est le poste qui m'a fait le plus mal au portefeuille et le seul que je ne regrette absolument pas.
Ensuite, le mur pignon est, fissuré du sol au faîtage. Là, j'ai compris mes limites. Le maçon, Stéphane, a passé trois semaines à reprendre les fondations et à coudre la fissure avec des agrafes inox scellées à la résine. Pendant ce temps, je piochais l'enduit ciment des années 70 que des propriétaires précédents avaient plaqué sur le granit. Une hérésie. Le ciment empêche le mur de respirer, l'humidité reste piégée, les pierres pourrissent de l'intérieur. J'ai tout retiré au burin et au marteau, 40 m² de façade, deux mois de week-ends, les mains en sang. Pour comprendre pourquoi le ciment est néfaste sur du bâti ancien, j'ai épluché les guides de l'Agence de la transition écologique, qui détaille bien la question de la perspirance des murs.
| Pièce | Surface | Travaux principaux | Année | Coût approx. |
|---|---|---|---|---|
| Toiture | 165 m² | Réfection ardoise + charpente | 2017 | 38 000 € |
| Cuisine | 22 m² | Dallage tomettes, plomberie, électricité | 2018 | 14 500 € |
| Salon-séjour | 31 m² | Enduit chaux-chanvre, parquet chêne | 2019 | 11 200 € |
| Salle de bain | 9 m² | Création complète, faïence, douche | 2019 | 8 900 € |
| 3 chambres (étage) | 33 m² | Aménagement combles, isolation laine de bois | 2020-2021 | 16 300 € |
| Buanderie | 7 m² | Sol béton ciré, ballon thermo | 2022 | 3 100 € |
S'il y a une chose dont je suis fier, c'est les enduits intérieurs. J'ai voulu les faire moi-même, à la chaux. Un ami plâtrier à la retraite, Marcel, est venu me montrer le geste un samedi de février 2019. Mélange chaux aérienne CL90, sable de carrière 0/4 de Theix, un peu de chanvre pour la première passe. Le gobetis d'abord, projeté à la truelle pour l'accroche. Le corps d'enduit ensuite, dressé à la règle. La finition serrée à la taloche éponge. C'est lent. C'est physique. Le résultat est tiède au toucher, mat, vivant. Rien à voir avec un mur de placo.
Une vieille maison, ça ne se rénove pas contre elle. Ça se rénove avec elle. Si tu la bétonnes, elle se venge dans dix ans.
Marcel, plâtrier, février 2019
J'ai raté ma première passe dans le salon. Trop d'eau, l'enduit a faïencé en séchant, des micro-fissures partout. J'ai dû tout piquer et recommencer. Marcel a juste dit : « Bah voilà, maintenant tu sais. » Il avait raison. La deuxième fois, c'était bon.
Le terrain fait 1 400 m². Quand on est arrivés, c'était une friche. Du roncier, deux pommiers à moitié morts, un vieux puits comblé de gravats. La première année, je n'ai touché à rien dehors, j'avais déjà la maison sur les bras. C'est en 2020, pendant le confinement, que le jardin est devenu mon échappatoire. J'ai défriché à la débroussailleuse, dégagé le puits, replanté.
On a fait un potager en carrés du côté sud, là où le mur de la longère renvoie la chaleur. Tomates, courgettes, des fèves qui adorent le climat doux de la presqu'île de Rhuys. J'ai planté une haie bocagère côté nord pour couper le vent : prunellier, noisetier, charme, un mélange conseillé par la pépinière de Saint-Avé. Et un figuier contre le pignon sud, qui a donné ses premières figues en septembre 2022. Trois figues. On les a partagées en quatre. C'était ridicule et c'était parfait.
Parlons d'argent, puisque c'est ce qu'on me demande le plus. Sur six ans, le chantier nous a coûté environ 94 000 € en travaux, en plus du prix d'achat. On a financé une partie avec un prêt travaux, le reste au fil de l'eau, en arrêtant le chantier les mois où la trésorerie ne suivait pas. Plusieurs hivers sans salle de bain finie. On se lavait chez les parents de ma femme à Arradon.
On a touché des aides, mais moins qu'espéré. L'isolation des combles et le changement du système de chauffage nous ont rendus éligibles à des dispositifs nationaux. Pour monter les dossiers, j'ai passé des soirées entières sur le site de l'Agence nationale de l'habitat, à comprendre les conditions de ressources et les plafonds. C'est un maquis administratif. Le conseil que je donnerais : faites-vous accompagner par un conseiller France Rénov' avant de signer le moindre devis, sinon vous perdez le bénéfice des aides. Je l'ai appris à mes dépens sur la salle de bain, faite trop tôt, hors dossier.
À l'automne 2023, la maison est habitable, chaude, sèche. Il reste la grange attenante, 45 m² au sol, que je n'ai pas encore osé attaquer. Et le portail à refaire. Et le mur de clôture côté chemin. Une vieille maison n'est jamais finie, c'est même un peu le but. On y est entrés en décembre 2018, dans le froid, avec un poêle à bois et des cartons. Cinq ans plus tard, mes deux filles ont leur chambre sous les combles, on dîne dans la cuisine aux tomettes, et le figuier a triplé de taille.
Je ne dirai pas que je referais tout pareil. Il y a des erreurs que je paie encore. Mais quand je passe la main sur l'enduit à la chaux du salon, là où Marcel m'a montré le geste, je sais exactement pourquoi on a acheté cette ruine sous la pluie en février 2017. Pour ça. Pour la sentir devenir une maison.